Voyage dans le temps
Voilà que la nuit dernière, je me retrouve gamin, avec dans les mains une pile de manuels, que je dois rendre, c'est la fin de l'année, fin de CM2.
La restitution des livres se fait à un gymnase près de mon école primaire. Je pense avoir juste à les déposer à l'entrée mais l'affaire s'avère plus compliquée. Un homme, un père sans doute, las d'attendre au bout d'une queue, s'en va d'ailleurs en faisant un scandale. Plusieurs grandes tables croulant déjà sous les livres sont réparties dans la salle de sports. Devant chacune d'elle, une longue file. On m'indique un panneau d'affichage où je trouve à quelle table je dois aller.
Derrière cette table, il n'y a pas comme derrière les autres une dame, mais un garçon, assis, un garçon de 13-14 ans, plus grand que moi donc en âge et en taille, plus grand que moi, 10 ans et demi, en 6e l'année prochaine.
Le jeune garçon ne s'intéresse pas à mes manuels que je pose sur la table, sans soute me suis-je trompé de table. Il me noie d'un flot de paroles, de questions. Il veut savoir si je connais tel ou tel prof : "Tu connais M.Léon, un vieux prof de maths ? Et M.Grall, le prof de philantropie (philanthropie ?) ? Et Mme Roy, moi j'adore l'histoire-géo..."
Mme Roy, oui, je l'ai eue. Au lycée. Oui, j'ai été au lycée, puis à la fac, puis à l'école primaire, en CM2. Je connais même le prénom de cette prof, elle s'appele Jasmine Roy. Il ne me laisse pas le temps de répondre, il est déjà passé à autre chose : "il est bien ce collège, c'est tranquille, les pions, on les voit jamais...".
Je l'interromps finalement pour dissiper le malentendu : "je ne suis pas encore au collège, je termine juste mon CM2". Il voit enfin mes manuels, il ouvre un carnet qu'il avait devant lui :
"Alors quel est le nom de ton instit ?
- M. Daniel
- M. Daniel, je ne connais pas, mais moi je n'étais pas... Dans quelle école tu es ?
- Jules Ferry.
- Jules Ferry, non moi j'étais à Victor Hugo, Victor Hugo, pas mal comme nom d'école, il y a pire, Jules Ferry, j'ai un copain qui y était..."
Normalement, je devrais trouver saoulant un tel bavard, moi qui suis si peu loquace. Mais avec son côté volubile, je trouve un charme à ce garçon, mince, élancé, avec des cheveux frisés hirsutes et de longues mains et des lèvres charnues pour parler.
De son carnet qu'il feuillette tout en parlant, tombe une carte avec sa photo dessus. Il la ramasse sur la table et dit : "c'est ma carte de rescapé. Étonné, je lui demande : "Rescapé de quoi ?".
Il raconte avoir survécu à un tsunami, pas un grand tsunami comme en Asie, un petit raz-de-marée, sur une plage française lors de ses dernières vacances. Pour m'en convaincre, il se met à dessiner sur une feuille avec un crayon gris la plage. Je suis épaté par ses dons de dessinateur : en moins de vingt secondes, il a reproduit le paysage du drame avec une profusion de détails...et de couleurs.
Quelques personnes s'approchent pour voir l'exploit de l'enfant prodige ; je me mets un peu en retrait, contre le mur derrière moi. Sans violence, je cogne ma tête contre le mur, d'avant en arrière. Je pense en entendant le bruit du cognement régulier : "c'est le bruit du battement de mon coeur".
Et je pense ou je dis tout haut en suivant le rythme des cognements de tête qui semble se synchroniser avec le rythme du battement de mon coeur : "j'ai-me-rais-qu'il-soit-mon-mec". Mon mec et non mon copain, mon ami. Coup de foudre, coups de crâne, douce folie... M'as-t-on entendu dire ce que j'ai dit ? J'arrête de cogner ma tête et regarde si les personnes autour de la table regardent vers moi. Non, elles sont toujours occupées par le dessin du garçon.
Je le regarde, bien droit sur sa chaise. J'aimerais le revoir au collège. Nous ne serons pas dans la même classe, il va entrer à la rentrée prochaine en quatrième ou en troisième, je serai en sixième, mais j'essayerai de le retrouver dans la cour durant les récrés, ce ne sera pas difficile de distinguer sa tignasse parmi toutes les têtes la plupart raides. Je me dis que, quand j'étais au collège, je suis passé à côté de garçons comme lui. Bêtement, je ne me souciais pas des élèves des autres classes, j'avais un ou deux bons copains dans ma classe et ça me suffisait, je restais près d'eux durant les récrés sans voir le monde autour.
Sûr que quand je reviendrai au collège, je serai différent, rien que pour retrouver ce garçon.
Le réveil me jette hors du rêve. Je mets un peu de temps avant de retrouver mes esprits. Le rêve semblait si réel . Malgré les incohérences (comment le garçon pouvait-il faire un dessin en couleurs avec un crayon gris ?). J'essaye de me rappeler du visage du garçon. A part les quelques détails physiques que je viens de donner, je ne peux me souvenir de ses traits physiques. Est-ce que ce sont eux qui m'ont touché ?... Non, c'était plutôt le caractère du garçon, son charisme. Il se dégageait de lui une impression de sérénité malgré son agitation verbale. Je pense amèrement que je ne reverrai plus jamais ce garçon si charmant. Il n'a été que le fruit de mon imagination.
Un garçon côtoyé à une époque et disparu aujourd'hui de ma vie retrouvé dans un rêve peut réapparaître une autre nuit, certains garçons apparaissent de façon récurrente, plus que d'autres (alors que, pour certains, ils n'ont été que des camarades de classe desquels je n'étais pas proche). Mais un garçon imaginé durant un rêve ne réapparaît jamais.
J'oublierai celui de la nuit dernière comme plusieurs autres si je ne m'empressais pas au réveil de noter sur un carnet le rêve.