26 octobre. Je sais qu'il s'agit d'une simple coïncidence de dates. Une chance sur 365 qu'une chose se passe le même jour de l'année (en l'occurrence le 26 octobre), c'est beaucoup. Quelle chose ? Une bibliothèque ou un gymnase. Un gymnase cette-fois. Midi pile. Au lieu d'aller déjeuner, je prends ma voiture pour faire deux cents mètres jusqu'à la salle de sport de l'université. Je me gare bien. En cinq ans d'études, je n'ai jamais mis un pied dans ce gymnase. Si ma route a été courte, entrer là revêt une grande importance : je viens y voir Lucas.

Quand j'entre, inconnu, intrus, un groupe d'étudiants se disloque pour prendre la direction de vestiaires différents. Aucun des garçons m'intéresse puisqu'aucun n'est Lucas. Ou plus simplement, aucun n'est Lucas. Mais je sens que je ne dois pas rebrousser chemin, comme si nous avions rendez-vous.

Les portes claquent. Je trouve au milieu du gymnase des panneaux où sont affichés des listes de notes. Lucas est en STAPS*, son nom et son prénom sont inscrits sur une des listes mais pas sur les autres. Pourquoi ? Par une entrée au fond à droite, Lucas apparaît au bon moment pour répondre à cette question. Il marche avec des béquilles. Donc il ne peut satisfaire aux épreuves notées. Il ne me remarque pas derrière les panneaux. Il se dirige vers une professeur que je n'avais pas vu à gauche, près de la sortie.

*Sciences et techniques des activités physiques et sportives

Je n'entends pas ce qu'ils se disent. Aller à la rencontre de Lucas quand il aura fini avec son prof ? Sans hésitation, si je ne me retrouvais face à un effet redoutable du temps : Lucas n'est plus le même (à tel point que je me demande comme je l'ai reconnu à première vue quand il (m') est apparu.

La pratique de sports multiples a musclé le garçon frêle que j'ai connu. Mais ce changement n'est rien à côté de celui du visage. Sa géométrie est totalement modifiée, les courbes sont devenues des droites, ses traits se sont durcis, ce qui lui donne un air sévère. Je rêvais de lèvres qui ne sont plus les mêmes à présent. L'ancien Lucas n'était ni laid ni beau, mais il me plaisait.

Qu'en est-il du nouveau Lucas ? La transformation physique déstabilise mes sentiments sincères. Mais je sens qu'en ce qui me concerne, le lien qui m'unit à lui n'est pas brisé par ce changement. Et même, je sens que je vais aimer cet esprit de décision qui émane du nouveau Lucas. A vrai dire, son indolence m'agaçait sensiblement. J'aime les gens décidés, sûrs d'eux.

D'un autre côté, ce que je pressentais à propos de lui ne trouve plus maintenant de prise sur le nouveau Lucas. D'une certaine délicatesse dans les mots et les gestes, j'ai déduit peut-être à tort un goût particulier qu'il n'a peut-être pas développé ou pire qu'il a réfuté. Si mon raisonnement spécieux se vérifie, à quoi bon, il ne se sera rien passé et d'autres garçons... Il est possible même qu'il ne me reconnaisse pas si j'ai changé pour lui autant que lui pour moi. Ou sinon, il pourrait bien me traiter froidement sur fond d'indifférence... J'aurais pu m'esquiver, je n'ai pas fait cette erreur.

Il me reconnaît. Je n'ai pas changé tant que ça. Nos mains se serrent, nos regards se croisent sur le temps qui nous a séparé qui se reduit vite dans nos esprits comme peau de chagrin. Nous échangeons quelques banalités comme si nous nous étions quitté la veille. Il ne me demande pas ce que je fais là, je ne le lui demande pas non plus. A l'époque, il pratiquait le tennis de table, il aimait le sport, une de nos premières discussions eu pour sujet les JO qui se déroulaient au moment de cette inoubliable rentrée ; il n'a pas eu de mention au BAC, il a fait STAPS.

Les sportifs sont des gens pressés ; même privé d'activités physiques, Lucas a prévu de déjeuner d'un sandwich ; il me propose de manger avec lui. Ai-je tort de croire que rien n'est (encore) impossible ? J'ai tort d'aller trop vite en besogne : à la sortie du gymnase, je nous vois, suivant la même envie, nous embrasser en un éclair... Non, c'est trop tôt, on rembobine !

Il s'appelle Lucas, il étudie le sport pour devenir prof d'EPS (ou vendeur à Décathlon). Il a vingt-trois ans, il m'a offert un sandwich (déjà dans ma main, il a du me le donner lorsque je rêvais). Nous sommes sortis du gymnase, nous remontons tranquillement une allée bordée de petits sapins. Je croque dans le sandwich. C'est un sandwich aux fruits, un morceau de mangue fond dans ma bouche. Lucas n'a plus de béquilles, ou plus qu'une car sa main gauche est libre et, à partir d'un certain moment, les doigts de celle-ci entrelacent ceux de ma main droite. Il a pris l'initiative. Finalement, il a changé dans le bon sens : avant, il n'aurait pas osé.