Eau (de rose)
Avant, ce n'était qu'un petit ruisseau qui coulait au milieu du terrain marécageux. Maintenant, tout le terrain est inondé, on peut s'y baigner, mon frère dans l'eau m'y invite. "Elle est bonne" Je fais un pas de la route à l'eau mais je m'arrête avant de me mouiller. Je recule, prend de l'élan et me lance : incroyable, je cours sur l'eau !
Autre décor familier : la rue entre chez moi et la ville. Rue pour aller à l'école, au lycée, rue qui longe le cimetière municipal d'un côté, de l'autre des maisons tout du long ; rue calme à gauche comme à droite : haies bien taillées, gazons tondus, linge étendu, voiture bien garées côté maisons ; côté cimetière, un trottoir pavé qui passe devant une pelouse, puis, encadré par des roses, le vieux lavoir où coule une eau claire que puise l'été les jardiniers d'en face. Décor bucolique presque, avec une dimension sacrée donnée par une madone bretonne (en granit) dans le petit oratoire derrière le lavoir.
Je ne marcherai pas sur l'eau mais il y a des mots dits qui rendent léger comme l'air. Récompense après l'effort.
Je n'ai pas choisi ce décor, c'est arrivé par hasard, nous nous sommes retrouvés l'un face à l'autre entre le lavoir et l'oratoire. Je le suivais, Pierre s'est arrêté là, s'est retourné et m'a forcé à me mettre à nu. "Pourquoi est-ce que tu me suis ?" Lui et moi, on se connaît depuis longtemps, jouerait-il l'innocent ? Son regard est presque inquiet ou presque mécontent d'être l'objet de ma poursuite.
Comment lui expliquer ? Il est plus facile de disséquer mon désir à l'écrit ; face à lui, sommé de parler, que c'est difficile...
Il ne va pas attendre cent ans. Je me jette à l'eau, avec ce qu'il faut de courage et d'inconscience. Même si cela ne se fait pas, je lui dis tout simplement : "Je t'aime."
Il ne s'attendait certainement pas à cet aveu direct. "Je t'aime", inutile de décomposer la phrase, c'est une déclaration en bloc, compacte, complète... prête à l'emploi... mais j'ai mis tant d'années à la prononcer !
Il faut pouvoir être à la hauteur de ce "je t'aime"... ou s'excuser que ce ne soit pas réciproque.
Je suis atteint, et je l'atteins ! Nous partons ensemble...
Revenu sur la terre ferme, un homme inconnu m'interroge : "Comment y êtes vous arrivé ? Comment parvenez-vous à défier les lois physiques élémentaires, et en premier lieu la loi de la gravité ?" Je n'ai pas de réponse scientifique à lui fournir. D'abord parce que je ne suis pas un scientifique. Ensuite, parce que je n'ai aucune idée de la manière dont je suis arrivé à courir sur l'eau. Dans l'ensemble, nous ne comprenons pas grand chose à ce qui nous arrive.
Il y a Pierre parmi ces questions dont au fond je ne veux pas connaître les réponses.