College boys
C'est l'heure de la pause. J'aimerais autant rester en classe. Je sens en cette fin d'après-midi que la meute est excitée. La paix, c'est la guerre des nerfs ; il y a de l'orage dans l'air, ça va éclater.
N. me fait signe de le suivre en douce par la porte du fond de la salle, quand tous les autres sortent par la porte principale. Il a l'air nerveux, comme d'habitude. Il m'emmène au fond du couloir. Ça ne lui suffit pas. Nous montons au troisième, le dernier étage du bâtiment où nous avons presque jamais cours... Les escaliers nous mènent à un petit palier avec juste deux portes de salles de classe. Contre la rambarde de l'escalier, N. s'accroupit, et me tire par la manche vers le bas. "Il faut pas que les autres nous voient." J'avais compris. "Ils vont recommencer, je voulais t'avertir." J'avais compris aussi. Mais merci beaucoup ! Il y en a qui cumule : traître vis-à-vis de ses potes et lâche pour moi, puisqu'il ne me défendra pas, j'en suis certain. Qu'espère-t-il ? Qu'on soit quitte ? Il sait ce que j'ai répondu quand la principale-adjointe m'a demandé il y a un mois : "N. dit qu'il ne vous a rien fait, c'est vrai ?" J'ai répondu oui. Il n'a pas été viré trois jours comme les autres... J'étais gêné, j'aurais du savourer le moment comme César lors des jeux du cirque hésitant à baisser ou lever le pouce, enfin j'imagine.
Alors comme ça, ils veulent m'attaquer... Mais je vais pas me laisser faire, c'est fini ce temps-là, j'ai grandi, ça va saigner. "Non, calme-toi..." Oui, c'est vrai à quoi bon se fâcher. Moi, je te dis que dans trois ans, on sera "presque" amis, si, si, en Terminale, tu vois, je ne suis pas rancunier, parce que tu es un bon salaud mon gars, je devrais te balancer aux autres, pour voir comment tu te débrouilles seul dans la fosse aux lions.
... Tout ça est bien loin... Et selon un autre point de vue, N. est un garçon couard certes mais il veut me protéger. Il est donc touchant. Il prend des risques en me parlant. Il a pris des risques pour moi. Il veut m'empêcher de foncer dans le tas. Il a peur pour moi. Il a aussi peur de perdre l'amitié des autres, c'est humain. Ce n'est ni un héros, ni un lâche, il ne mérite ni mon admiration, ni mon mépris, mais peut-être cette tendresse réservée aux faibles de caractère mais gentils au fond...
Oui, c'est cela qu'il faut voir. Je passe du noir au gris. Un peu de tendresse dans un monde de brutes. Je n'arriverai pas à rendre moins bêtes une partie majoritaire de mes congénères. Bien d'autres avant moi on essayait. Je ne les changerai pas, je ne changerai pas non plus l'histoire mais j'ai le droit de la ré-écrire un peu et d'oublier ce qui suit (bataille dérisoire).