Le baiser dans la rue
Extérieur jour. Une rue, du soleil, du monde, quelqu'un passant entre les passants, ce n'est pas moi, c'est un garçon, 18-20 ans, 1 m 85 (une asperge), filmé pour un doc sur les jeunes et l'amour. Ce garçon-là représente, me semble-t-il, les types un peu coincés, entre le désir d'aimer et la peur d'aimer mal. Aujourd'hui, d'après ce que j'entends lui demander le journaliste derrière la caméra, il a décidé de sauter le pas :
"Alors c'est aujourd'hui la première fois ?
- Je crois bien mais...
- Tu as quelqu'un ?"
Le regard du grand dadais frisé lâche l'objectif lorsqu'ils arrivent à un carrefour : en face, le garçon cherche en face une personne, puis la désigne vaguement de la main.
Quand je le vois rejoindre un garçon de son âge sur le trottoir d'en face, je pense que c'est un de ses potes et qu'ils vont aller draguer les minettes dans un... Non, ce n'est pas ça... Resté de l'autre côté comme le caméraman qui continue à tourner, je vois avec surprise le grand garçon pencher la tête vers la gauche, tout en posant les mains sur les épaules de son ami moins grand que lui, et embrasser ce dernier sur la bouche.
Je traverse la rue pour voir la scène de plus près. Comme c'est beau un baiser entre eux garçons. La première fois dont il était question n'était pas une première fois horizontale mais une première fois verticale : s'embrasser debout dans la rue au vu et au su de tout le monde...
Je ne reste pas longtemps à côté des deux garçons. Je ne voudrais pas les déranger. Je continue tout droit sur le trottoir et, tandis que je regarde à gauche l'esplanade inondée de soleil, j'entends quelqu'un siffler derrière moi. Sifflement d'homme, de jeune homme, suis-je sûr sans me retourner, comme j'entends avec certitude ce sifflement comme l'expression d'un sentiment hostile à l'égard des deux garçons. Un regard "qui en dit long" n'a pas suffi pour ce gars, il veut que l'on sache qu'il n'apprécie pas ce spectacle.
Je ne sais pas s'il fit des émules, si les deux garçons allèrent se réfugier dans un coin plus tranquille. Je continue d'avancer me sentant porté par un élan soudain qui doit sans doute au beau soleil d'avril, aux larges espaces autour et devant moi : la place, l'avenue, la mer au bout.