Depuis quelque temps [il] pensait à certains épisodes de sa jeunesse, des épisodes sans suite, coupés net, des visages sans noms, des rencontres fugitives. Tout cela appartenait à un passé lointain, mais comme ces courtes séquences n'étaient pas liées au reste de sa vie, elles demeuraient en suspens, dans un présent éternel." (Patrick Modiano, L'Horizon)

Le rêve éveillé est facile : vous vous mettez au soleil ou à l'ombre, vous fermez les yeux et vous rêvez d'un garçon, d'une voiture, d'une fille, d'une maison, de ce ce que vous voulez. Mémoire et imagination. Mais seul le rêve du dormeur plonge dans un autre monde. Illusion de réalité. Objet désiré vu, senti, touché.

J'attendais depuis des mois le rêve qui me remettrait en présence d'un garçon que j'ai perdu de vie depuis deux ans. Rien qu'un autre garçon qui s'est envolé entre deux années de cours, à la différence près que celui-ci est allé se fondre dans cette gigantesque population de cette gigantesque Chine.

Pendant deux ans, nous avons été dans la même promo ; nous ne fûmes pas vraiment des amis ; entre lui et moi, il y avait la barrière de la langue - les étudiants chinois ne maîtrisant pas vraiment le français, parlant notre langue avec une accent à couper au couteau - laquelle, associée à ma timidité naturelle, empêcha un vrai rapprochement. Ce qui me reste de lui est cependant très fort : c'est la puissante impression qu'il m'a faite rien qu'en se trouvant à côté de moi.

J'aimerais le revoir mais mes rêves ne l'entendent pas de la sorte ! Il y a peu, je croyais parvenir à mes fins : une réunions d'anciens de notre promo avait lieu, je m'y rendais en espérant y trouver mon Chinois ; il y avait bien, arrivés les premiers, entourant l'enseignante qui organisait la réunion, une demi-douzaine de Chinois mais mon Chinois n'était pas là ; je reconnaissais juste un de ses camarades. Contrairement à une affirmation idiote, tous les Chinois ne se ressemblent pas. Le mien était bien différent de ses compatriotes et, d'ailleurs, des autres étudiants quelque soit leur origine.

Etudiant se tenant bien en cours, bien droit sur sa chaise, il était habillé simplement, sans distinction vestimentaire mais avait une distinction naturelle. Sa taille était supérieure à celle de ses compatriotes ; garçon gracieux et gracile, il m'émouvait comme personne dans la promo.

Nuit après nuit, mois après mois, je l'attendais dans mes rêves. Mais il ne montrait pas le plus petit bout de son petit nez. Jusqu'à la nuit dernière où, étant donné le contexte, un rien devint un évènement, une aventure au combien émouvante.

Je crois que tout a commencé à peu près comme ceci :

Dans une entreprise, je suis l'employé modèle félicité par son chef, un quinqua séduisant. Il me dit "il faut que tu fasse ceci" et je lui obéis les yeux fermés. Là, il me dit : "il faut que tu ailles en Roumanie... avec un garçon chinois". Il ajoute : "c'est un brillant étudiant, de la même université que toi". Je pense tout de suite à mon Chinois. Un bus m'attend dehors ; dedans mon Chinois. Il faut partir tout de suite ? Sans bagages, sans prévenir personne ? OK, je pars tout de suite. Le pourquoi du comment ne m'intéresse pas, seul compte celui avec qui je pars, l'unique, le magnifique, mon Chinois. Je monte illico presto dans le bus ayant retrouvé immédiatement cet ancien état d'âme qu'il m'inspirait.

Durant deux ans, nous ne fûmes placés l'un à coté de l'autre en cours une seule fois. Jusque là, je le suivais des yeux de loin, hypnotisé par son charme. A la fois même par son genre (masculin), il était aussi et surtout un alter avec ses yeux joliment bridés ses pommettes saillantes, son nez renfoncé et ses lèvres fines, le tout formant un visage à l'opposé du mien tout comme son corps élancé. Durant les deux heures de ce cours, ce moment de proximité corporelle la plus forte, je ressentis toute la beauté de son être.

Je le regardais tracer des traits à la règle avec précision, ses notes étaient impeccables tandis que les miennes n'étaient que brouillon. Etudiant sérieux et garçon simple, il semblait cependant tout regarder avec une ironie légère ; moi, il me réservait quelques sourires complices.

Durant les semaines qui suivirent (les dernières de l'année), nous reprîmes nos distances. De loin d'un signe de tête ou d'un sourire, il me saluait parfois.
A la toute fin de l'année, le hasard nous fit nous croiser sur le campus quasi-désert : il allait dans un sens, j'allais dans un autre, nous nous sommes serrer la main et chacun est reparti de son côté.

Je dis sans regrets que notre relation fut aussi simple que cela. Ce fut très bien ainsi et cela aurait pu continuer longtemps s'il n'avait pas disparu, son image restant gravé dans ma mémoire.
Inclassable.

Vers le fond du bus, il est assis dans le sens de la marche ; en face de lui, deux sièges. Il m'accueille avec un léger sourire je crois. Mais pas un mot. Il ne m'a pas oublié, il sait que je suis un garçon simple, il garde ses écouteurs relié à un i-pod dans ses oreilles... Il ne dit rien aussi car moi rêveur, je ne saurais comment le faire parler mal français avec sa voix rauque.
Je pense : je lui servirai de professeur de français. Je pense à lui expliquer comment se décline un mot en français : impression, impressionner, impressionnant, impressionnable... Le bus démarre.

Mon compagnon de voyage prend vite ses aises en posant ses pieds sur le siège voisin du mien. Un détail frappant : il est en chaussettes ! Des chaussettes grises épaisses (trouées ?). Et pour moi seules les chaussettes blanches et bien blanches sont d'une propreté certaine. Je ne grimace pas pourtant alors qu'ils collent des pieds contre mes hanches. Pour lui, je me ferais fétichiste, je sentirais à plein nez ses pieds, je les lécherais s'il le désire.

La distance qu'il met entre lui et moi en restant muet et en même temps cette promiscuité physique qu'il m'impose avec ses pieds pourraient être déconcertantes. Mais je n'ai pas besoin d'explication.
Ses jambes en diagonale limitent mes mouvements, j'ai du mal à prendre dans la poche de ma veste mon baladeur, il ne bouge pas d'un pouce (de pied), tant mieux, le contraire ferait de nous des étrangers dont la gêne est la seule émotion partagée lors d'un voyage ; entre nous, il n'y a pas de gêne : il ne se gêne pas, ça ne me gêne pas du tout. Je me fais tout petit sur mon siège, me soumettant à sa puissance : il est plus élégant, plus intelligent, il est le digne représentant d'une civilisation quadri-millénaire et la future première puissance mondiale. Certainement fils unique d'une famille bourgeoise, il ne manque pas d'orgueil et au lieu d'un complexe d'infériorité, je ressens une admiration pour sa supériorité, prêt à être son serviteur dévoué avec mes maigres atouts (ma langue que je lui enseignerai).

J'ouvre les yeux. C'était mon Chinois en chair et en os, je n'aurais jamais cru que je le reverrais, surtout dans une situation aussi bizarre. Où nous a conduit notre voyage ? Dans un séminaire ? Comment a-t-il tourné ce rêve avant que je me réveille, c'est trop flou. Les images nettes que je viens de décrire me suffisent.

Patrick Modiano - interview de François Busnel pour L'express - 2010 :

"J'ai eu une impression qui me semblait relever d'un livre ou d'un film de science-fiction : dans ce quartier de tours où je ne reconnaissais plus les anciennes rues, j'ai eu le sentiment que, peut-être, il y avait une sorte de vie parallèle où les gens étaient restés les mêmes qu'alors. Comme s'il y avait, en effet, des corridors du temps où les gens restaient exactement tels qu'ils étaient lorsque vous les aviez vus quarante ans plus tôt."