Avec ma fille et sa mère, nous voyageons dans un pays lointain...

Oui, je suis père, père d'une fillette de 6 ans. Je suis séparé de sa mère. Je ne sais plus qui a eu l'idée de ce voyage mais, comme je suis en bons termes avec la mère, connue à la fac, le voyage se passe bien... jusqu'à ce que ma fille tombe malade : la diphtérie. Nous trouvons facilement un médecin là où nous séjournons... mais il n'a pas le médicament nécessaire. On peut en trouver à plusieurs kilomètres de là dans un village voisin et, sans hésiter, je me lance sur la route indiquée pour aller le chercher pour soigner ma fille.

Arrivé au village, je ne trouve pas la rue où se trouve la pharmacie. Je finis par tomber sur deux africains aux mines patibulaires dans une vieille bagnole ; contre paiement, ils veulent bien me conduire là où je veux aller ; je monte non sans crainte à l'arrière de leur voiture... Pourtant, ils sont honnêtes et me guident jusqu'à une tour en pierres où se trouve bien un magasin au dernier étage. Le magasin, pharmacie, droguerie et quincaillerie, est tenu par des Chinois... et est exclusivement réservé aux clients de la communauté chinoise : le patron, un petit homme à l'allure nerveuse, bondit à mes pieds pour me l'expliquer et me repousse vers la sortie en m'insultant dans sa langue. Mes deux guides, restés sur le seuil du magasin, n'interviennent pas ; les employés et les quelques clients chinois du magasin se rapprochent un peu, pour aider si nécessaire le patron à me mettre dehors...

C'est alors qu'intervient physiquement et moralement une personne qui ne m'est pas étrangère, dont j'ai déjà parlé ici, qui est chère à mon coeur : mon ami chinois de la fac de B. Surgi de nulle part, il vient s'interposer entre le boutiquier belliqueux et ma pauvre personne. L'ami d'avant prend ma défense avec véhémence, avec une voix haut perchée que je ne lui connaissais pas. Je comprends qu'il s'indigne que le magasin soit réservé aux seuls Chinois et qu'il me soit interdit. A contre-coeur, le commerçant accepte de me vendre ce que je suis venu chercher. "Tu veux autre chose", me demande mon ami. Je fais "non" de la tête mais mon ami, voulant défier le boutiquier, choisit quelque chose sur le sol... Le boutiquier ne l'entend pas de la sorte et vient avec un commis arracher des mains de mon ami l'objet qu'il a pris. Voulant fuir l'embrouille, mes guides africains me tirent alors vers la sortie, vers les escaliers. Par dessus mon épaule en descendant les premières marches, je ne lâche pas des yeux mon ami bousculé violemment, tombant à terre entre ses deux compatriotes...

Ce n'est pas possible, je ne peux par partir et abandonner mon ami ! Pourquoi suis-je si lâche, me laissant pousser tout à l'heure par le boutiquier sans réagir puis maintenant me laissant tirer dehors par mes accompagnateurs ? Il faut que j'agisse enfin !

Je me libère de l'emprise de mes guides et je reviens sur mes pas. Il se passe alors quelque chose d'irréel : à mesure que je me rapproche de l'entrée du magasin, le temps dans le magasin revient en arrière comme lorsque l'on rembobine un film ; mon ami se relève, ses agresseurs s'écartent, l'article qu'il avait dans ses mains revient par terre... Quand j'entre dans la pièce, le temps reprend son cours normal : mon ami se penche pour prendre l'article... mais là, je l'en empêche et saisis son fin bras pour l'entraîner dehors. Mon ami résiste, ne voulant pas partir sans en découdre. "Laisse tomber, ça ne sert à rien." Bon gré mal gré, il se laisse emmener hors du lieu ; je nous fais dépasser les deux guides m'attendant dans l'escalier et nous regagnons rapidement leur voiture où je pousse mon ami sur la banquette arrière.

Je suis content d'être sorti de ce pétrin et qui plus est d'y être sorti avec mon Chinois, adoré ami retrouvé dans ce pays étranger, sauveur sauvé emporté hors de la tour comme la princesse emprisonnée dans une tour libérée par le héros dans les contes d'antan.

公主

J'oublie alors tout à fait ma fille malade. Je n'ai pas de fille, j'aime un homme... et j'ai peur qu'il m'abandonne là, dans cette ville inconnue, dans cette caisse pourrie... Pas le temps de verrouiller la portière de son côté, il l'ouvre et file... Je le rattrape. "Pourquoi ne pas retourner ensemble en France ?
- Parce que je vis ici et que je n'ai pas de papiers pour aller en France"
Logique implacable. J'imagine mon pote clandestin traqué en France par tous les poulets du pays : ce ne serait pas une vie. Ah quelles conneries les frontières ! Foutus papiers que ces visas, cartes de séjour ou d"identité ! Je n'y avais pas pensé avant de l'aimer...

Même sans frontières, il ne me suivrait pas à l'autre bout du monde. Il ne m'aime pas autant que je l'aime, je le sais. Pourquoi m'aimerait-il autant, moi, ma sale gueule et ma lâcheté ?

Je l'ai donc laissé.

Plus tard. A l'avant du bus qui nous fait quitter le pays, ma fille encore faible dort sur les genoux de sa mère. A l'écart à gauche, je pense à lui, intensément, je laisse une profonde tristesse m'envahir. Comment puis-je partir sans lui ?

Je connais la mélancolie et sa cousine la nostalgie ; là, c'est de la peine pure et dure.

Qu'ai-je donc ? J'ai une fille merveilleuse, je serai toujours là pour elle, je la verrai devenir une femme ; sa mère est mon amie, elle n'a toujours été qu'une amie je crois ; en France, ma mère doit m'attendre à la gare. Trois femmes pour un homme qui aime les hommes, aucune suffisant tout comme les trois réunis ; lui aurait pu me combler, homme parmi tant d'autres, asiatique parmi quatre milliards d'asiatiques, mais garçon "voulu", retrouvé puis perdu.

Revenir, bien forcé, j'ai fait le tour d'amères pensées pendant le temps du trajet. "Ciao", ai-je simplement fait à ma fille et sa mère en les quittant. Je reverrai ma fille le mois prochain.