A chaque fois, c'est le même émoi. Ils se comptent sur les doigts d'une main ceux capables par leur seule apparition de me mettre dans cet état :
Lucas, à la sortie du collège.

Je presse le pas pour le rattraper dans la rue.

Juste avant :

Je me suis battu avec deux garçons en classe. Pour me défendre, ce que le prof a compris : il n'a pas bougé d'abord, pensant qu'ils se calmeraient tout seul puis a fini par mettre mes deux agresseurs à la porte de la classe. Ces deux garçons ont déjà été renvoyés quelques jours après m'avoir infligé une série de brimades.
La même sanction leur pendait. Alors, S., l'un des garçons, est revenu dans la classe, avec un couteau sous la carotide. J'étais responsable de son désespoir. Dans un moment de clairvoyance, j'ai ressenti toute l'absurdité de la situation : pourquoi fallait-il revivre de façon hallucinée ce passé-là auquel je ne pensais plus depuis longtemps ?

S. a retourné l'arme contre moi et l'autre garçon a surgi dans la classe. Je les ai repoussés autant que j'ai pu jusqu'à ce que deux pions viennent les ceinturer.

Cet épisode explique en partie l'extrême plaisir que j'ai d'accoster Lucas... Comme une île pour le naufragé qui a dérivé des jours sur la mer.

L. réveille en moi cette envie innée et évidente, de façon violente, sans rien faire.
Sa douceur irradiante me donne la confiance en mon pas, en mes mots et mes gestes ce soir.
Il suffirait qu'il veuille de mes baisers. Mais je ne sais même pas s'il est attiré par les garçons, comme moi.
Comme une réponse à mes questions muettes, L. me raconte qu'un garçon a fait courir une "sale rumeur" sur son compte : L. serait passé "sous la table pour... pour... enfin tu comprends...". L., cela ne l'amuse pas du tout. Sa bouche prend cet air entre le dégoût et la colère.

Que dois-je en conclure (alors que nous marchons le long de cette rue perpendiculaire à celle où j'habite) ? Est-ce la calomnie ou l'idée de passer sous la table qu'il juge repoussante ?
Il enchaîne en disant : "depuis, je n'ai pas essayé de faire des rencontres".
Le mot "rencontre" ne me donne aucun indice. Par peur de la déception, je ne lui demande pas de préciser.

Nous tournons à droite, la pente de la rue où nous nous engageons va nous mener chez moi. Je ne sais pas où L. habite ; peut-être est-ce un peu plus loin que chez moi...
A cause du vent ou de la mauvaise articulation de L. et de sa faible voix, j'ai du mal à entendre ce qu'il me dit. Je me colle contre lui, me penche jusqu'à toucher sa joue... mais ne saisis que quelques bribes de ses paroles.

rue

En contradiction avec sa précédente phrase, il me dit qu'il n'est pas célibataire, et, levant le doute sur sa sexualité, me dit qu'il est avec un homme. C'était mon espoir, cela ne ma fait rien de le savoir. Ce qui m'interpelle, c'est sa description du bonhomme : d'après ce que j'entends, il serait ou aurait un look de cow-boy et jouerait du vieux rock'n'roll, pas du rock moderne. Etrangement, j'imagine un homme qui en impose et contre qui je ne peux lutter avec ma gueule de rien du tout. L. a besoin d'un mec comme cet homme, pas d'un garçon comme moi. Je n'ai pas les moyens d'être jaloux. Il me reste juste la mélancolie.

Une grêle molle entre la glace et la neige se met à tomber alors que nous passons devant le sous-bois qui cache le lotissement voisin de chez moi. Chez moi, c'est de l'autre côté de la route. La grêle s'intensifie et j'indique à L. un vieux sapin en bordure de mon jardin. Nous traversons rapidement.

Je n'ai pas envie de laisser L. Peut-être lui ai-je fait faire un long détour ? Alors que je vais pour lui demander où il habite, il me demande si c'est bien ma maison là. Je regarde pour la première fois la maison... qui n'est pas du tout la mienne ! Les maisons à gauche et à droite n'ont rien à voir non plus avec celle que j'habite depuis... depuis quand d'ailleurs ?

Mais ce n'est pas possible, je connais tout de même mon adresse !

L. me dit qu'il n'habite pas loin. Sans connaître son adresse, j'ai toujours pensé qu'il vivait dans la partie opposée de la ville. Mais nous y sommes presque, me dit-il.

L. et moi marchons jusqu'à la voie ferrée, celle qui coupe la ville en deux. Lorsque nous traversons en dehors d'un passage sécurisé, une voix sortant d'un haut-parleur annonce : "Ne vous cachez pas, nous vous avons vus. Ce n'est vraiment pas malin, un TGV va passer." Je cherche du regard les caméras, je ne savais pas qu'il y en avait sur les voies... Je traverse la seconde voie... Avec L., c'est toujours l'aventure ! Mais je me dis que je ne raconterai pas cette histoire sur son blog. Elle peut paraître anodine mais sur le moment, je ne la ressens pas comme telle et ce serait indélicat de ma part par rapport à L. de la publier.

L. est parti se cacher derrière un buisson. Je le retrouve avec un garçon ; en approchant, je crois les voir s'embrasser... mais il n'en est rien. Il est avec J., un garçon que je connais.

Je dis à L : "il habite à côté de chez moi... mais je ne sais plus où..."
L. commence à s'inquiéter et ne veut pas me laisser partir seul : "je ne vais pas te laisser dériver comme ça..." Je le rassure : "mais non, je vais retrouver mon chemin, je connais tout de même la ville !"
Alors, il m'a laissé, avec J., qui au besoin m'aiderait à retrouver ma route...