Le quai s'allonge à l'infini de marronnier en marronnier. Je marche d'arbre en arbre. Le temps semble s'être arrêté, le calme avant la tempête qui va brutalement je le sens raviver le feu qui couve sous la cendre en moi. Le garçon qui est la cause de ce feu intime n'en sait rien. Il ne sait pas qu'un jour je ne pourrais plus me retenir, plus contenir le trop plein de désirs. Le temps s'est arrêté et je sens qu'il est le seul à pouvoir le faire repartir.

Mais où est-il ? L'espace est trop grand pour que je le cherche dans chaque recoin, seul le hasard peut me venir en aide. Il suffit de regarder au bon endroit... Là ! La porte de l'épicerie en face du quai, celui qui entre, c'est lui ! Tout à l'heure, on parlait, aucun mot ne me venait pour lui dire que j'aimais. Maintenant.. je ne saurai pas non plus comment le lui dire...

Pourtant, je traverse en courant le quai, la rue, je déboule l'instant d'après dans le magasin, l'épicier derrière sa caisse sursaute, "quel est ce gus qui débarque comme un sauvage ?", doit-il se demander.

La raison de ma folie est au fond du rayon de droite, je fonce sur lui, rien ne peut m'arrêter, même s'il ne veut pas, je ne sais pas s'il pourra m'empêcher d'abuser de lui ! Non, ma bouche ne lui dira rien, je saute sur lui, et ma bouche le viole, son cou, ses lèvres, ses joues, tout est à moi... et il ne se défend pas, c'est qu'il aime, contre le rayon. Des conserves tombent au sol, l'épicier ne va pas aimer... mais je suis hors de moi, loin, avec lui, je tente la fusion, la symbiose totale... Et ce qui se passe est vraiment inattendu : la tête adorée se métamorphose sous mes baisers énamourés, elle devient une grosse poire, comme dans un tableau d'Arcimboldo, et bizarrement, je ne suis pas gêné par le passage du normal à l'étrange, exalté jusqu'à l'extrême, je ne peux pas m'arrêter. La chair sucrée fond sous ma bouche, dans ma bouche, le jus se mélange à ma salive et coule sur mon menton et dans mon cou. Je parviens à m'arrêter avant qu'il ne reste qu'un trognon du fruit.

Qu'ai-je donc fait ? Je m'essuie la bouche d'un revers de manche sans avoir encore tout à fait repris mes esprits.

L'épicier a tout vu, il va appeler la police, il n'a jamais vu ça en 30 ans de métier !

Ai-je tué mon amour ? Je regarde ses mains, elles bougent, je lève le regard vers sa tête, elle est de nouveau humaine et est intacte. Aurais-je déliré ? Je rebaisse la tête. Des conserves par terre. Je reviens au visage aimé : les joues sont roses, les lèvres brillantes. Je n'ai pas tout rêvé, je l'ai bien embrassé. Mais j'ai encore dans la bouche un goût sucré.

Je m'écarte, il ne s'enfuit pas. Il reste contre le rayon tout pantois. Peut-être a-t-il vécu la même chose que moi ?

Cents baisers volés lui ont peut-être le même effet. Pas de temps de le questionner tout de suite. Nous vidons les lieux avant que l'épicer fasse des histoires.