"Si vous voulez gagner des places pour le spectacle de Jamel Debbouze, je vous rappelle le numéro : 0 800..... Je précise que c'est tous frais payés, transport et hôtel.", annonce Julia, une des "voix" d'Europe 1. Je ne participe jamais aux concours mais là, j'ai envie d'essayer. Mais je n'ai pas noté le numéro.

Le décor mouvant autour de moi change. Apparaît ce garçon assis et tenant un journal ouvert devant lui. Le numéro vert à composer est écrit en première page du journal. Je m'approche du garçon, me penche devant le journal pour lire le numéro sans déranger sa lecture des pages intérieures... lorsque je sens une main se poser sur ma cuisse, sa main sur ma cuisse, douce. Je tressaute. Quelle impudence... Bonne pioche !

Il m'invite à me mettre à côté de lui sur une sorte de lit, nous ne sommes plus chez moi, mais dans une salle de cours à la fac... Le professeur n'est autre que Julia, enfin Julia telle que je l'imagine. Je ne vois pas les autres étudiants. Oubli.

Le garçon se colle tout contre moi et me demande avec une voix rauque : "comment c'est ici ?" Je comprends qu'il est nouveau "ici", c'est-à-dire à la fac (parfois des étudiants arrivent en cours d'année). A l'oreille, je lui chuchote aussi peu fort que possible pour ne pas déranger le cours qui a (semble-t-il) commencé : "c'est cool ici, c'est tranquille." La prof m'entend alors que je ne suis même pas sûr que le garçon m'ait entendu. "C'est cool ici, fait-elle. C'est ce que vous avez dit ? Vous pouvez sortir si vous voulez être vraiment tranquille."

Plus que les chuchotements, c'est notre proximité tenant de l'intimité amoureuse qui la gêne. C'est vrai que le lieu est mal choisi. Lui pense qu'il suffit de se taire, de ne pas faire de bruit, de nous cajoler en silence...

Ce garçon est singulier. Ce n'est pas un minet, plutôt un chat de gouttière, il me fait même l'effet d'un animal sauvage domestiqué mais qui n'a pas perdu tout à fait son animalité : on lui a coupé ses griffes, il a perdu l'instinct de chasseur, il est devenu inoffensif, on lui a appris ou plutôt il a appris à tendre la patte et à lécher la main qui le nourrit mais il ne le fait pas avec l'insensibilité de l'habitude des animaux d'élevage, il le fait avec une sincérité animale et une tendresse puissante en puisant dans l'énergie bestiale qu'il n'utilise plus dans la lutte pour la survie... Je ne connais pas la vie de ce garçon mais il y a de ça chez lui : sa tendresse est sauvage (au sens premier du terme) mais n'en est pas pour autant naturelle, innée ; il est encore un apprenti, un apprenti appliqué et passionné. Il est impossible qu'il se soit trompé de vocation.

J'aime le fait de ne pas avoir dit oui, qu'il abuse un peu de ma passivité. Du moment que je ne craigne rien de lui.

Il se love contre moi, enfouit son visage dans mon cou puis remonte à la surface de mon visage pour la couvrir du côté droit de baisers onctueux et moelleux au combien indécents par leur caractère passionné inadéquat avec le fait que nous venons tout juste de nous rencontrer.

J'aime qu'il m'aime dans l'instant même, sans se demander qui je suis, ce que je vaux ; j'oublie moi-même, grâce à lui qui me concentre sur le moment présent avec ses baisers, le passé et l'avenir. Avec un garçon que je connais, cela aurait été différent ; avec un garçon qui m'en aurait rappelé un autre également.

Seul le lieu me rattache à la réalité ; mais, à part nous, il n'y a que cette prof imaginaire dont la présence rend ce que nous faisons interdit mais ce n'est qu'une interdiction circonstancielle qui vaudrait aussi pour un garçon et une fille, une interdiction donc excitante.

Au fond de moi, je sais, le souffle court, qu'entre nous c'est fait pour être court. Dans ce cas, peut-on parler d'amour ? Je ne sais pas, je voudrais juste retenir chaque baiser comme chaque mot d'un poème qu'il m'aurait susurré à l'oreille. Je voudrais garder en mémoire de façon exacte l'impression de ce moment et surtout celle que m'a faite ce garçon.

Une fois qu'il a disparu, une fois que je me suis retrouvé chez moi, j'ai pris une feuille de papier et un stylo...