Revolver
Une nuit.
Beaucoup de choses se sont passés avant ce moment-là. A vrai dire, j'étais épuisé ! Il faut voir au bout de mon bras droit un revolver, un vrai, avec un barillet ; long et argenté, il peut paraître beau mais il ne faut pas oublier que c'est une arme. Elle ne m'a servi qu'à me défendre, à sauver ma voiture, puis à sauver ma vie. Le point de tension extrême a été atteint lorsque, voulant arrêter une folle furieuse, j'ai braqué mon arme sur elle, avec l'intention de tirer, pour l'empêcher définitivement de nuire. Si je n'ai pas tiré, c'est à cause de sa petite fille, qui était avec elle.
Je les ai laissé partir et, une fois seul, déambulant dans la ville, je me suis dit j'avais un revolver comme d'autres, passant dans la rue, ont un enfant. La comparaison m'a semblé juste mais a posteriori elle était bête. Ce qui n'avait pas plus de sens, c'était cette volonté de venir en aide à des personnes grâce à cette arme, je voyais en elle une sorte de baguette magique.
Parmi les passants de la rue piétonnière, s'approcha de moi un homme marqué physiquement pas une sorte de détresse extrême : yeux bouffis, pommettes gonflées, cernes très foncées, le regard mobile mi-agressif mi-pathétique, il s'arrêta devant moi. Il avait peut-être senti ce désir que je nourrissais de secourir des gens. Plus que cela même : mon envie d'aimer. Mais il ne croyait pas que je puisse le convenir.
"Bah ! De toute façon, je suis sûr que tu aimes les meubles Ikéa ?"
C'était une question pour le moins surprenante, mais je compris qu'il n'aimait pas les meubles Ikéa, ou plus exactement les garçons qui aiment les meubles Ikéa.
Alors je lui dis : "Non, tu te trompes.
- Et tu sais poser du papier peint ?
- Euh... Oui (un demi-mensonge : ça ne doit pas être compliqué, pensai-je)
- Et tu sais jouer à la Game Boy ?
- Oui."
J'espérai ne pas m'être trompé comme lors d'un test de personnalité. Mes réponses le satisfirent et suffirent à "être ensemble" sur-le-champ.
Notre premier baiser fut virtuel, c'est-à-dire qu'il eut "lieu" sur l'écran de sa Game Boy, baiser représenté par un cœur clignotant entre deux bouches pixélisées.
Oui, c'était assez spécial.
Je ne ressentais pas précisément de désir ou de l'amour. J'avais eu envie de m'unir simplement avec le premier venu, le premier venu, ce fut lui, le désir et l'amour viendraient après, comme des fruits que l'on récolte.
Au siècle du numérique, l'amour réel vient souvent après des échanges virtuels. Quelqu'un - peut-être un prêtre passant - nous a suggéré de ne pas perdre notre temps, de passer tout de suite au réel. Comme le monde réel commençait à perdre de sa consistance pour moi, c'est de façon lointaine et fugitive que je nous ai vu faire l'amour.