"Jan avec un J". OK : comme Jean mais prononcé comme Yann (et inversement). Son nom est allemand, il est né en Allemagne mais vient d'Alsace. Un mouvement d'est en ouest qui se termine ici : naissance en RFA, enfance et études alsaciennes, déménagement en Bretagne (il est passé par le siège de Besançon, un stage de six mois, avant qu'on lui propose de rejoindre notre site de L...comme technicien informatique).

Premier contact, première impression : main molle, j'aime pas mais...

Dès que je l'ai vu, je l'ai su. A cause de sa coiffure. Ce garçon brun d'outre-Rhin affiche un reste de look emo avec une coiffure impossible à décrire. Impossible à comprendre comment il a été engagé avec cette coiffure. Impossible qu'il soit 100% hétéro. Je le sais, nul besoin de test, il en est, et je vais être amené à le côtoyer.

Forcément comme je travaille sur un outil intégrant des informations collectées à plusieurs niveaux de la chaîne de production, forcément je travaille sur informatique, forcément j'aurai besoin de l'aide de Jan.

Juste après notre rencontre, je fais tout de même une petite recherche sur le net pour confirmer l'évidence. Au moins bi... "Intéressé par homme et femmes", dit son profil facebook. Bi, le minimum réel ou avoué. Pas très beau mais homo...

Son arrivée dans l'entreprise bouleverse un équilibre que je m'efforçais de respecter. Avant lui, mon travail n'était qu'une partie de ma vie séparée du reste de ma vie, une partie purement matérielle : la matière qui entre, les unités qui sortent, le nombre d'heures travaillées, les poids unitaires, je remplissais des tableaux certes sur un écran mais avec des données bien physiques, et cela me changeait des rêves insaisissables, des sentiments confus, des baisers qui ne comptent pas, des baisers que je ne compte plus, des mots dont le sens n'est pas fixé par une définition bête... Et voilà qu'il chamboule tout. Les chiffres changent de forme sur l'écran, les lignes des tables se déforment, les colonnes flanchent, les sommes m'assomment... Il est là, un étage au-dessus, il tape sur son clavier et fait trembler les murs...

Ils sont tous aveugles, le nez collé à leur écran... Pour moi, ça ne se voit pas, mais chez lui, c'est criant pourtant.

Mon plus beau sourire en entrant dans son bureau, un clin d'oeil en sortant, je ne le crie pas sur tous les toits ondulés de l'usine mais je crois qu'il a compris : mes problèmes informatiques sont en toc, je ne monte que pour lui. Je ne le drague pas ouvertement, ce serait trop simple. J'avance mes pions en maîtrisant ma timidité et mon énervement naturel...

Il me prend de court : cela se passe deux semaines après son arrivée, après la pause du midi, il m'attrape à l'entrée des locaux, il m'attendait, il me pousse vers les plus proches toilettes hommes, je me laisse faire, mais je joue la surprise, il ne pourra pas dire que je m'y attendais ; s'ill prend lui-même l'initiative de cette conclusion rapide du caractère purement professionnel de notre relation, il en assumera les conséquences !

Il nous enferme dans le premier cabinet, il veut tout de suite ce que j'aurais mis des mois à lui demander, il débraguette, il défroque, il dégaine, oh ! ce qu'il peut être inconséquent. Je ne suis pas un garçon facile, il ne sait pas sur qui il est tombé, sa bouche ne sait pas ce qu'elle fait, je ne vois plus que ses cheveux, il est déjà décoiffé avant d'avoir commencé, je l'aurai eu à l'usure, ça va être dur de tenir longtemps contre le mur carrelé, rien pour s'agripper, je glisse, il est maintenant trop bas pour que je m'appuie sur lui, il est vautré sur le sol bien lavé, mains, cou tendus, il ne sait plus quelle langue est la sienne, il dit "Jere kon mi", je ne comprends pas, ou je ne veux pas comprendre, je veux la chaleur de son souffle, et tout ce qui s'ensuit, le mélange avant l'explosion, qui vient vite, mais j'ai l'excuse de la surprise, on n'a pas idée de surprendre les gens comme ça... Mais c'était bien, bon, une main molle qui cachait une bonne poigne, une moue qui trahissait bien un goût prononcé. Je l'aide à se relever.

Aux lavabos, après s'être lavé les mains, il fait mine de se recoiffer mais lui comme moi savons que sa coiffure n'a pas de sens. Mais il l'assume. Respect.

Par précaution, je lui demande de sortir des toilettes au moins cinq minutes après mon départ.

Après.

Une après-midi, puis les jours suivants.

Je fais comme s'il ne s'était rien passé. J'évite de le déranger pour des problèmes sans importance.
C'était bien, bon. Mais nous ne referons pas ce genre de choses. Je veux préserver cette partie de ma vie dévouée au travail. Et puis, je suis lucide, il a juste eu une envie, il l'a assouvi, pas très romantique comme entrée en matière. Alors, j'enclenche mon mécanisme de sécurité pour me protéger contre une déception. Je m'habitue à sa présence et à notre point commun, j'arrive à lui parler sans penser à ce point commun.

Et puis, un samedi après-midi, je le rencontre à B..., par hasard, dans la rue. Il me dit l'air très grave : "allons au café du Coin", et puis, devant la porte du café, il dit sans que je l'interromps : "Et puis non, ça ne sert à rien... Je n'ai pas compris pourquoi tu n'a rien dit après ce que nous... enfin, tu sais. J'ai fait plus que le premier pas, j'attendais que tu reviennes vers moi. Mais tu m'as quasiment ignoré. Et dire que je te trouvais... bien, simplement bien... Enfin, c'est ton choix. A lundi."
Et il est parti sans attendre ma réponse.

Erreur fatale : il allait m'aimer, c'était parti pour et je n'ai rien compris. Il est trop tard maintenant, j'ai sali ce qui était beau ; pour ne pas me mouiller, j'ai tout gâché.

"J'avais l'amour à mes pieds et je l'ai piétiné.
J'avais l'amour à mes pieds et je l'ai piétiné."

  • Lien permanent : Jan - Erreur fatale : http://en-revant.blogspot.com/2011/12/jan-erreur-fatale.html
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