TANT QUE
Inarrêtable. Pierre (alias Lucas jusqu'ici), Pierre dévoré du regard, puis Pierre dévoré tout court. Aussitôt suis-je aimé par lui, aussitôt Pierre disparaît. Si je le revois, alors il aura tout oublié. Il semble qu'il souffre d'amnésie chronique. A chaque fois, je dois repartir à zéro, ou presque.
Hier, je le retrouve, car je le cherchais. Je ne sais pas pourquoi j'ai besoin de lui. Bien sûr, les plaisirs de la chair fraîche... Mais pourquoi lui ?
Tant que je ne le saurais pas, je l'aimerai, et après on verra.
Non, je ne peux pas lui dire ça. Je ne sais pas draguer, je sais juste insister, même s'il ne me comprend pas toujours. Il a encore changé. Il a retrouvé son indifférence initiale, et son indolence, il me montre les mauvais résultats de ses derniers partiels, il est déçu mais il n'est pas écoeuré, abattu ou révolté, il est juste ennuyé, et il est de fait ennuyeux, pour tout autre que moi qui me passionne pour sa petite moue.
Pourquoi a-t-il fait des études de sport ? Il ne s'y connaît qu'en tennis de table.
Ce n'est pas pour moi le bon jour, ou le bon Pierre. Impossible d'éveiller en lui un début d'envie de moi.
Je goûte ses silences, sans réussir à placer un mot qui provoquerait un rebondissement. Il y a du suspense dans l'air, il va forcément se passer quelque chose... ou pas.
Il s'appelle Pierre. Sur ces pages, j'ai utilisé jusqu'ici un autre prénom. Mais depuis ce rêve, je pense que c'est inutile.
D'abord ce n'était pas lui, et je le sais. C'était un autre garçon qui passe. L'impression de le connaître, même sans voir son visage masqués par des cheveux noirs ; lui voyait à travers ses cheveux (puisqu'il marche droit !), et il me voyait d'ailleurs lui sourire, sourire qui retomba face à son air sévère.
J'ai du le rencontrer dans un rêve mais, bien sûr, il n'en sait rien.
Tout de suite derrière lui, apparût un garçon aux cheveux longs qui eux tombaient raides de chaque côté d'un visage clair que je reconnus non sans trouble comme celui de Pierre...
C'est la première fois que je le vois avec des cheveux longs. Un nouveau Pierre à nouveau. Éblouissant changement, un choc, un nouveau coup de foudre pour la même personne.
Il me voit, s'approche de la fenêtre entrouverte derrière laquelle je suis assis.
Je précise que je suis à la fac, retour aux raisons imprécises, peut-être pour le professeur qui tient ce cours tardif. C'est la pause du cours, mais je suis resté dans la salle, le nez collé à la fenêtre. Il est dix-huit heures passées de quelques minutes, c'est la fin des cours pour la plupart des étudiants.
Pierre n'était pas censé être là 1) parce qu'il n'est plus à l'heure actuelle étudiant (il s'agit là certes d'un point de vue temporel, et lui comme moi savons voyager dans le temps) 2) parce qu'il était étudiant en lettres, donc à l'autre bout de la ville... Mais il est là, et rien d'autre ne compte à part cette présence qui, hélas, risque d'être courte. Il va me saluer, je lui vais lui dire que sa nouvelle coupe lui va bien, et je ne saurai pas le retenir... Non, ça ne va pas se passer ainsi, il va me tuer !
Il me tue oui en me disant juste après un bonjour suave (malgré lui) : "J'ai lu ton blog et j'ai bien aimé les rêves avec moi".
La première partie de la phrase me liquéfie (qu'a-t-il pensé de ces pages impudiques ?), la fin avec pour point un sourire-aveu m'atomise.
Je ne me reconstitue que pour l'entendre m'inviter à venir ce soir chez lui, ses parents ne sont pas là.
Je meurs d'extase à nouveau. Lui et moi savons très bien ce qu'il va (globalement) se passer, je l'ai rêvé et écrit, il l'a lu. Il a aimé les mots et les choses, et il s'est dit que la prochaine fois qu'il me verrait... Il faut que je sois à la hauteur.
"Quand termines-tu ?" Je réponds : "Dans un quart d'heure, tu peux m'attendre ?" Dis oui, dis oui, dis oui !
Il dit oui. Mais je me suis trompé : le cours va reprendre, les étudiants rentrent, et il y en a encore pour au moins trois quart d'heure (en zappant la réunion prévue ensuite). Et je dois rester. Je suis arrivé en retard, ça la ficherait mal de m'esquiver sous le nez du prof...
Comment ne pas partir avant la fin des cours peut-être plus important que voir Pierre ? Comment être aussi con ?
Je reste, si pathétique lorsque je ne veux pas lâcher la main que Pierre a passé par l'ouverture, je sens que s'il s'en va, je ne le retrouverais pas, les doigts glissent et c'est comme s'il m'abandonnait pour toujours. Il s'éloigne, et je ne sais pas s'il va m'attendre dehors.
Du temps passe. Encore sous le choc, sonné, je ne sais pas s'il est possible de rattraper de mon erreur, de retrouver Pierre...
Puis, je me réveille : à la première occasion, une sortie du prof, je m'enfuis, je fonce dans les couloirs, je traverse une salle vide récemment remise à neuf (un signe) ; une sortie de secours, je suis dehors, une cour, comme une cour de récréation, avec des figurants qui tournent en rond. Je cherche Pierre, je retourne des garçons qui lui ressemblent, pas lui, pas lui, je retourne mon pull-over qui était à l'envers, je cherche Pierre, il m'a peut-être attendu...
Je le retrouve (un jour plus tard), il a de nouveau les cheveux cours, il vient d'avoir les résultats de ses partiels de décembre.