Perdu d'avance
A peine entré en gare, le train redémarre ne laissant pas le temps à de nombreuses personnes comme moi de monter. Il repart lentement mais les portes se sont fermés automatiquement et il est impossible d'en ouvrir une faute de poignées extérieures, impossible de s'accrocher faute de prise, sauf à l'avant, un marche-pied, je saute dessus. Le conducteur du train qui m'a vu enfreindre une centaine de règles de sécurité stoppe le train immédiatement.
Pour éviter les ennuis, je saute sur le quai... Sous les sifflements, le train repart tout de suite... Mais un jeune type m'imite en montant sur le marche pied, pensant voyager durant tout le trajet ainsi... Sauf qu'il glisse, tombe sur les rails, se fait écraser par le train. Pas beau à voir. Je détourne le regard et m'enfuis par le premier souterrain venu. Je me sens coupable, je lui ai donné l'idée, mauvaise idée.
Dans le souterrain, vers le fond, du mouvement, du monde, et du beau monde, soit-disant. Marchant entre deux gorilles, un préfet, un député-maire, un ministre, précédé par une foule de supporters et de journalistes, le PDG de la France en personne.
Ce n'est pas que je rêve de le rencontrer, loin de là, mais, tout de même, c'est impressionnant de tomber sur la personne qui depuis 10 ans fait tant parler, inspire tant de haine, de passion et/ou de bêtise, livres, émissions, film, me voilà juste derrière lui... Je lui tapote l'épaule. Logiquement, il se retourne. Comme ses gorilles qui m'encadrent. Un geste agressif et ils m'éclatent.
Le roi de la jungle hexagonale me regarde de haut, en un regard il a vu que je n'étais personne. Sans timidité, je m'approche un peu de lui, la tête haute. Je ne suis pas grand, 1 m 72, mais je le dépasse d'une demi-tête. Je ne suis personne mais je suis plus grand que lui, ce qui l'énerve. Pour qui est-ce que je me prends ? Il me fixe droit dans les yeux, il est peut-être plus petit mais il est président. "Ecartez-le". Heureusement, les journalistes n'ont rien vu... Sauf que ce n'est pas fini.
Tout à l'heure, je devais prendre le train avec mon copain mais je ne l'avais pas trouvé dans la gare. Le voilà qui apparaît dans le souterrain... pour me soutenir.
"Eh ! Moi je suis plus petit que vous (c'est vrai, de quelques centimètres, il le prouve en venant devant le petit chef d'Etat). Ça vous dérange moins". Le président ne prend pas la peine de lui répondre et dit à ses gardes du corps : "Ecartez-les... non, lui [il me désigne], il peut nous suivre".
Mon copain est repoussé arrière tandis que je suis laissé libre de mes mouvements. Si j'étais courageux, je m'emporterais, ne touchez pas à mon copain sales brutes... mais non, j'ai une veste avec doublure, je la retourne en un tour de main, je la file à un type qui n'a pas froid si la servilité peut m'être profitable. Je marche dans les pas de S.A.S. comme vous êtes bon mon Président merci je ne sais pas ce qui m'a pris de vous aborder avec tant d'insolence.
Au bout du souterrain, le président s'arrête, un cercle de fervents partisans se forme autour de lui, je fais partie de ce cercle, je me sens pleinement partie de ce cercle...
"Chers amis, c'est l'heure du déjeuner, je vous invite tous au restaurant, tous... (il me désigne)... sauf toi !" Je suffoque d'indignation. "Moi ? Alors là, vous faites une erreur, j'allais voter pour vous !" Il ne prend pas la peine de me répondre. De moi même (j'ai ma fierté), je me retire du cercle et, sans un bras d'honneur de quelque sorte (je reste faible), je m'éloigne.
Je retrouve mon copain, garçon sensible qui a mal pris d'être envoyé boulé. Il en pleurerait presque. J'essaye de le consoler.
"C'est vraiment un sale mec, dit-il
- Non, il ne faut pas dire ça (silence... éclair de lucidité). Sa morgue n'est qu'apparente. Il se blinde pour ne pas montrer ses failles.
- Tu te blindes avec moi ?
- Non, toi, c'est différent."
Mon copain a retrouvé le sourire. Le reste n'a pas d'importance.