La confirmation
"Toutes directions" : panneau absurde. Prendre à gauche ou à droite, c'est prendre une direction différente, à moins de tourner en rond. Je n'ai jamais eu le sens de l'orientation. La preuve, ce jour-là : paumé en pleine campagne, à la recherche d'un plou fondé au quatrième ou au cinquième siècle par des immigrés gallois ou cornouaillais. En scooter. J'ai 16 ans.
Je devais me rendre chez une dame pour préparer ma confirmation.
Je roulais plus au hasard qu'autre chose. J'atteignis un village sur une hauteur. La nuit n'allait pas tarder à tomber. Nous étions au début du printemps et à dix-huit heures, la lumière avait déjà baissé. Je trouvais déambulant dans les rues du village des hommes, mais aussi des autruches en liberté : les deux espèces bipèdes semblaient co-exister paisiblement. J'arrêtai un homme qui passait : contrairement à une autruche, il pourrait me renseigner... mais il parlait espagnol. En épuisant presque tous mes rudiments d'espagnol, je lui demandai la direction de Plou... et, à sa réponse, compris que je faisais vraiment fausse route : l'homme me montra un point à l'horizon en me disant que là-bas c'était la Bretagne et ici l'Espagne. J'avais traversé la frontière sans m'en apercevoir.
Cela m'embêtait de rater mon cours de cathé car la dame était sympa.
Après avoir quitté le village, je ne sais plus ce qui s'est passé. Il y a un trou noir jusqu'à mon réveil dans ma chambre : il devait être 23 heures, ma soeur venait me demander pourquoi je ne m'étais pas rendu à mon cours (la dame avait appelé ; mes parents sortis ce soir-là n'étaient pas encore rentrés). Je racontais mon périple à ma soeur : les hommes et les autruches dans le village espagnol, était-ce un rêve ? Mais je ne me souvenais pas m'être couché, ni être rentré chez moi.
"Tu n'as peut-être pas bougé de la maison. Tu veux vraiment la faire ta confirmation ?"
Ma soeur m'énervait. Parce qu'elle avait déjà fait sa confirmation, elle se croyait supérieure. Il ne suffit pas que les croyants se sentent supérieurs aux athées, il faut aussi qu'il y ait une hiérarchie entre les fidèles.
Dans la famille, la religion ne tenait pas une grande place mais les enfants faisaient leur petite et grande communions puis leur confirmation, c'était dans l'ordre des choses. Le mariage viendrait plus tard.
Un samedi après-midi, je m'ennuie à mourir, je traîne dans le parking du supermarché, j'ai envie de rien, donc je n'ai même pas envie d'entrer dans le magasin. J'ai 15 ans.
J'ai l'air avec mon regard mauvais d'un petit voyou qui cherche un mauvais coup à faire. J'ai l'air d'un mec qui a envie de se battre mais qui ne trouve personne volontaire pour se battre, les gens peureux s'écartent sur mon passage... sauf un groupe de militaires en perm' mais en uniforme qu'une demi-portion n'effraie pas. Réciproque : quatre, cinq même, même pas peur, je les provoque avec mon air narquois... Le plus grand se détache du groupe (le meneur sûrement), se plante devant moi et me demande de but en blanc : "alors lequel tu choisis ?"
Quatre, cinq jeunes volontaires, plus grands et costauds que moi, qui attendent de connaître mon choix, sans faire craquer les os de leurs mains, mais avec un drôle d'air. Le plus petit, blond, je tourne mon regard vers lui parce qu'il semble être un adversaire à ma taille, ou parce que je sens qu'il n'y aura pas de coups échangés mais autre chose et qu'il est le le plus mignon pour cet autre chose. Un pas en avant, il s'approche, le grand s'écarte, c'est maintenant que je tremble. Et que je m'enfuis.
Je me demandais où s'était situé la frontière entre la réalité et le rêve.
Je me demandais si je pourrais dire à la dame du cathé : je crois que j'aime les garçons.
Elle était cool mais jusqu'à un certain point. Ma préférence n'entrait pas dans le cadre.
Me ramener à la raison plutôt. Problème : raison, un mot à ne pas prononcer car dès que je raisonnais, plus rien ne tenait debout : la création, l'immaculée conception, la résurrection, l'ascension... Ma tentation pour l'apostasie est antérieure et étrangère à mon inversion débutante.
Je ne recevrais pas de la main de l'évêque l'onction de la confirmation.
Je ne recevrais pas en moi après le fils le saint-esprit. Je vivrais sans.
Je trouverais, point essentiel ni vital pour mon âme mais avec le poids du rite initiatique, un sacrement de remplacement : le premier baiser que m'accorderait Pierre, camarade de lycée.
Je le voulais, j'attendais ce moment-là. Je peux encore ressentir la force de la seconde qui a précédé le contact, force de toutes les émotions amalgamées (appréhension / doutes sur la réciprocité des sentiments, ou au contraire plaisir de la complicité / réticence et impatience / prudence et imprudence / nos risques et nos chances), et la force, le choc du contact pourtant timide, puis celle de l'union par la salive.