Premier mars
Premier mars. Depuis trois jours, je dis comme tout le monde le soleil dans les yeux : "c'est le printemps". Il y a quelques jours, je grelottais... Il n'y a plus de saison, j'ai toujours entendu cette phrase. Cela laisse la place à l'imprévu.
Mais il ne faut pas exagérer.
Ce matin, je me lève, il neige dehors. J'ai des gros doutes sur la réalité des flocons qui tombent et qui au sol ne fondent pas. Il faisait trop beau hier pour qu'il neige aujourd'hui. Je me rendors.
Un bon brouillard matinal, voilà la réalité météorologique. Que je traverse sans mal, je connais la route.
Ce printemps précoce me rend moins mélancolique (que je ne souhaiterais ?). Dans deux jours, je voudrais la pluie. Je pense à lui, à lui ou à lui, et, même si c'est le même, ce n'est pas le même. Des choses et des animaux m'apparaissent comme chargés de sa substance vitale.
Je reconnais qu'il en a fallu du courage pour charger à mains nues les policiers, les repousser jusqu'au parapet du pont et, avant qu'ils ne dégainent, les empoigner et les jeter à la rivière. Se repliant face à la supériorité de leurs adversaires, les forces de l'ordre reçoivent une pluie impressionnante de cailloux. Courage, ou férocité. Surtout qu'entre les uns et les autres, risquant d'être blessé par les projectiles, se trouve un magnifique cheval amené là par les émeutiers et abandonné à son sort. Sauver le cheval. Je vole à son secours en courant entre les cailloux, non par simple compassion animalière, mais pour ce qu'il représente et qui m'attire.
Je vois le cavalier qui n'est pas sur le cheval et qui n'a jamais monté celui-là, que je rêve magnifique avec ses bottes noires. On dit : le cheval est la plus belle conquête de l'homme. Je dis : l'homme est la plus belle conquête de l'homme.
Je n'essaye pas de monter le cheval à cru mais je l'emmène loin du champ de bataille pour le mettre à l'abri. Lui trouver de l'avoine, les chevaux aiment l'avoine, il y en a peut-être là où je travaille. J'aimerais bien le monter. Toujours cette chanson qui me trotte dans la tête : la chevauchée des champs de blé.
Trois x trois mots.
Parfois, ça tient dans quelque chose de plus petit, ça tient dans la main, et impossible d'éviter de dire trois mots trop forts : "je l'aimais".
De lui, sur le bureau, il ne restait que deux minces catalogues de fournitures de bureau et un petit boîtier en plastique. Quelqu'un - je ne saurais dire qui, et pourquoi - nous les a apporté, nous ses collègues de bureau. Lui, jamais en retard, n'était pas venu au travail ce matin.
Qu'on nous apporte ses effets personnels comme ça a fait dire à l'un de nous, affirmation plus qu'interrogation : "il est mort". Trois mots. La confirmation viendrait plus tard, mais il ne se trompait pas, je le sentais.
Je ne pus m'empêcher de prendre le petit boîtier : plastique transparent ; à l'intérieur, une prothèse auditive, que je touchais avec une émotion indéfinie. Mais je ne parvenais pas à rattacher à sa personne cette prothèse, je ne l'avais jamais vue sur lui...
J'entendis quelqu'un dire : "son frère a été prévenu". J'ai pensé à ce frère. Son petit frère à l'école en eut un jour assez d'être le souffre-douleur de petites terreurs. Il se mit à la boxe et, endurci physiquement et moralement, il répondit coup pour coup dans la cour de récré. Il défendit même son grand frère à plusieurs reprises. J'aurais aimé être ce grand frère.
Un coup de téléphone nous a informé de ce qui s'était passé.
Vitesse des idées, vitesse de la beauté, vitesse de l'émotion face à cette beauté, et puis vitesse de la mort. Sur la départementale, un banal accident mortel. Vitesse dans un virage : suicidaire ?
Pour le remplacer à son poste, ils ont pris ce gros c... qui il y a peu l'avait audité en interne avec une forme de sadisme bureaucrate qui avait miné notre collègue.
Envie de dire au frère qui passe au bureau : "je suis désolé", trois mots si dérisoires.
Les émotions se bousculent dans ma tête. Car chaque élément me rappelle inconsciemment un souvenir.
Dire, sans comprendre pourquoi, "je l'aimais". Faisant la somme (ou la multiplication) des choses et des impressions rattrapées avant qu'elles ne s'effacent, je comprendrais le juste poids de ces mots.