La télé s'allume : générique tonitruant, sommaire du magazine annoncé en images...

C'est la nuit, je ne dormais pas, je marchais dans la maison comme un somnambule, avec un prénom sur les lèvres.

"Chaque année en France, plus de 40 000 personnes disparaissent. Nous sommes allés à la rencontre de familles qui vivent dans l'incertitude totale sur le sort de leurs proches.... Depuis 3 ans, Christine et Bernard n'ont plus de nouvelles de leur fils Pierre..."

Je reconnais mon Pierre sur la photo que montre les parents.

"Est-il encore en vie ?"
La question entendue à l'envers glace mon sang bouillant instantanément. Pas lui.

Pour moi, Pierre a bel a bien disparu, mais seulement de ma vie. Je ne sais pas ce qu'il est devenu, où il vit, ce qu'il fait.

Il n'est pas dans l'annuaire. Et quand je tape son nom sur un moteur de recherche, je fais chou blanc. Non pas parce qu'il n'existerait plus ou même n'aurait jamais existé (ce que la recherche infructueuse pourrait laisser penser sur le coup) mais parce qu'Internet n'ait pas encore assez développé. Pierre était introuvable parce que je ne me donnais pas les moyens de le retrouver comme aller sonner à la porte de ses parents, eux étant dans l'annuaire. Et voilà que ses parents doutent qu'il soit encore en vie...

Ils disent que leur espoir est qu'il soit parti en Algérie, pays dont il est originaire par son père. Je l'ignorais (bien que son nom ne soit pas d'ici et de je ne savais où). Kabyle plus précisément. Le mal d'un pays qu'il n'a pas connu ? Parti seul là-bas ? Jamais revenu pour que l'exil soit complet ? Possible... Il le faut.

Mon Algérien dans son Algérie, aller-retour dans la nuit, je vais le retrouver c'est dit, pour ses parents bien sûr.

"Est-ce que je peux vous filmer ? Pour vos parents."
Je le vouvoie, il ne m'a pas reconnu.

Il est entier, j'ai vite mis la main dessus, je suis fou de joie.

Sur l'écran de mon mobile, son image est changeante, mouvante. Cela ne m'étonne pas de sa part, lui qui m'est apparu en rêve ces dernières années jamais le même, toujours nouveau. J'essaye de déplacer le portable sans à-coups pour que la vidéo soit bonne mais ce n'est pas facile. L'image du retrouvé semble si fragile presque irréelle... Je ressens bien l'importance de ces images, preuves de vie pour ses parents qui ne savent pas ce qui lui est arrivé. Ce qui lui est arrivé, pourquoi il n'a plus donné signe de vie, au fond je ne le sais pas. Il ne craint pas d'être filmé, il n'est pas agacé d'avoir été retrouvé. Il ne se cachait pas, il m'a ouvert sa porte sans poser de questions.

L'image finit par se stabiliser sur le petit écran.

Je lui demande si l'Algérie n'est pas un pays trop difficile.

Il me répond que le pays est tenu par l'armée et un président quasiment "auto-proclamé" mais les moeurs sont plus libres qu'on pourrait le croire... Juste à ce moment se glisse dans la pièce un garçon blond péroxydé qui vient se coller contre Pierre lequel lui caresse la joue... et me demande en fronçant les sourcils : "on ne s'est pas déjà vu quelque part ?"