Sauvage
Au lieu de rejoindre la salle de pause au travail, je sors dehors ce jour-là. Je traverse le parking de l'usine, je marche vers le bois d'à côté... Envie de prendre l'air, et pourquoi pas l'air marin même, ne peut-on pas atteindre la mer en traversant ce bois ?
Au moment de pénétrer dans le bois, le ciel anthracite commence à pleuvoir. Je me laisse glisser sur le sol en pente du bois et j'atteins sans mal un banc de sable ocre... Mais la mer est loin, ce n'est qu'une rivière. Je suis son cours jusqu'à un tout petit château avec une seule tour sous une lumière diffuse... C'est la première fois que je mets les pieds ici et la découverte de cet endroit m'émerveille.
J'ai envie de me baigner, mais l'eau est trop froide. Je me déshabille tout de même.
Nu, je commence à étaler la boue ocre du bord de la rivière sur mon corps. Je ne sais pas pourquoi je fais ça. Puis, je me roule dans une flaque de boue noire. Le noir et l'ocre se mélange sur la peau de mon corps. Je me relève et, me tenant sur le sol boueux, j'imagine que je m'enfonce complètement dans la boue, je pourrais disparaître totalement sans jamais être retrouvé, personne ne sait que je suis là.
Pour chasser de mon esprit cette pensée funèbre, je me mets à courir dans le bois, entre les arbres, je cours, puis je ralentis, je suis invisible avec mon camouflage. La boue commence à sécher sur ma peau.
C'est en sortant du bois, en revenant vers la rivière, que je tombe nez à nez sur Tanguy. Tanguy bien habillé, propret face à moi, couvert de boue séchée des cheveux aux ongles des orteils - mais bel et bien nu.
Les rôles sont inversés : il y a deux ans, c'est moi qui le mettais à nu en lui enlevant son masque lors d'une soirée de fin d'année. Depuis, je ne l'avais pas revu... sauf une fois. Que fait-il là ? Le revoilà, il a changé il me semble, il n'a plus cet air sévère, ni moqueur qui pourtant se prêterait bien à la situation ; son visage est plus doux, il paraît même plus jeune, ses cheveux moins courts qu'avant frisent sur son front et ses oreilles ; il reste silencieux face à moi avec un demi-sourire et un regard étrangement tendres...
C'est irréel, ce ciel gris, ce sable ocre, ce petit château, cette boue sur moi, et lui là, qui ne dit rien. Je ne sais pas quoi faire, alors je me laisse glisser sur la pente douce du désir en approchant ma main droite de la sienne, en tremblant... J'effleure ses doigts, je n'ose prendre sa main parce la mienne est crottée ou parce que... Il fait "Eh !", pour que je relève mon regard qui était concentré sur mon jeu de main.
"Eh, alors, qu'est-ce que tu décides ?" Comment ça, qu'est-ce que je décide ? Je dois décider quelque chose ? A propos de... ? Lui et moi ? Qu'est-ce que je décide ? Je ne sais pas. Il faut pourtant que je trouve quelque chose, il me demande ce que je décide, car il est ouvert à une "décision" qui irait dans le sens de "quelque chose" entre nous. Il ne tient qu'à moi de me lancer et je le fais : "Tu veux qu'on aille au cinéma ensemble ?" Oui, ça fait collégien, mais c'est un début. "Quel film ? - On verra sur place les affiches. Je t'invite."
Je plonge dans la rivière (glacée), la boue s'en va facilement, je sors de l'eau, me rhabille, et pendant ce temps, Tanguy reste planté sur le sable ocre à m'attendre. Je reviens vers lui. Qui vient déposer sur ma joue humide un baiser chaste qui me fait pourtant de l'effet.
(A suivre)