Stan
1. Drame frôlé de peu
Je ne suis pas très frais ce matin. Au milieu de la rue, je titube en avançant très difficilement, les jambes comme ankylosées. Pour m'éviter, un bus en braquant à gauche dérape et fait un
tête-à-queue spectaculaire sur la chaussée, percutant une devanture de magasin dans son tour complet.
Il n'y a pas de blessé. Le conducteur descend juste pour constater les menus dégats sur le flanc gauche du bus. Du bus sort ensuite un groupe de jeune gens choqués mais pressés d'arriver à
l'heure en cours certainement. Moi, je ne vais nulle part, je ne sais pas ce que je fais là d'ailleurs... Je suis peut-être là pour voir Stanislas dit Stan, copain de la petite école devenu
grand, descendre du bus dont j'ai provoqué l'accident.
Stan, je ne l'ai pas revu réellement depuis une dizaine d'années. Facebook, ça ne compte pas.
C'était à l'époque un petit blondinet espiègle mais protecteur en ce qui me concerne. Il a toujours ce petit sourire en coin exprimant une ironie légère pour toute chose et un peu d'orgueil.
2. Un vouvoiement mystérieux
Nous discutons ensemble, jusqu'au Shopi au coin de deux rues. Nous ne nous sommes pas dit grand chose, comme ce que chacun devient, quand Stan est abordé par un garçon roux adolescent
gracile de 15-16 ans. Il lui montre un ticket de grattage dont il n'a pas encore gratté toutes les cases avec sa pièce de 1 euro. Il dit que si il découvre tel signe, le ticket est gagnant.

Je m'écarte de Stan et de celui qui semble être un de ses amis mais écoute leur conversation. Je ne saisis pas grand chose. La chose qui m'intrigue le plus est le vouvoiement que les deux garçons
d'âges pas si éloignés emploie. Petit, la tenue soignée et le regard altier, Stan a l'air d'un prof interrogeant son élève et je me demande s'il n'est pas vraiment son prof, si Stan n'est pas
devenu prof.... Il aurait donc déjà fini ses études et fait l'IUFM ? Non : quand nous repartons sans le garçon, Stan me dit qu'il est au lycée, élève au lycée. Soit. Je ne sais pourquoi mais je
le suis jusqu'à son lycée, jusqu'à sa salle de cours. Nous arrivons en retard dans une salle pleine à craquer. C'est un cours d'histoire où un film sur Hiroshima est passé sur le téléviseurs. Je
soupire mais m'asseois, là où je peux, pas très loin de Stan.
3. Le garçon au tee-shirt rose
Comme je ne suis pas vraiment captivé par le documentaire, j'en profite pour nouer mes lacets défaits. Pour une de mes chaussures, les lacets sont trop courts : impossible de faire un
quelconque noeud.... Ce détail est sans intérêt, me direz-vous, mais c'est que j'oublie de préciser que le garçon assis devant moi, que je ne connais pas du tout, s'est retourné et est lui très
intéressé par les lacets trop courts de ma chaussure. Il sourit en suivant mes mains impuissantes. Lorsque je repose mon pied par terre et que je m'attaque à la braguette ouverte de mon pantalon
qui ferme difficilement, il continue à regarder. Quand j'abandonne la braguette cassée pour de bon, il cesse de reluquer et ne se retourne plus ensuite. Bizarre, bizarre... Les cheveux blonds
coupés très courts, il porte un tee-shirt rose ce qui ne veut (malheureusement) rien dire de nos jours.
4. Droit de suite
Après le cours, je continue à suivre Stan. Dans la cour, il me fait retrouver les deux Paul de notre passé commun. Stan retrouve quant à lui à côté le garçon de tout à l'heure. Il me laisse avec
les deux Paul et va de nouveau discuter avec le garçon, utilisant à nouveau le même vouvoiement mystérieux.
En tendant l'oreille, j'entends ce conseil que donne Stan au garçon : "vous devriez aller vous présenter à la police". Il y a un truc pas très catholique là-dessous... Et surtout, si Stan et le
garçon sont tous les deux élèves de ce lycée, pourquoi se vouvoient-ils ? Même s'ils ne se connaissaient pas, ils se tutoieraient !
Quand Stan revient vers nous, n'y tenant plus, je l'interroge : "mais pourquoi lui dis-tu vous ?" Stan ne répond pas. Les deux Paul ricanent. L'un des deux dit : "c'est Brokeback Mountain entre
vous !". Un "vous" intime, pourquoi pas. Mais n'aimant pas les ricaneurs et ces deux-là en particulier, je leur lance : "ce serait plutôt vous !". Les deux Paul se renfrognent : "pourquoi donc
?". Je désigne leurs chemises à carreaux de cow-boys. Stan approuve et les visages contrariés des deux Paul le font rire.

Et avec toutes ces bêtises, j'oublie d'en revenir au fait : qu'y est-ce garçon ? qu'y est-il pour Stan ? qu'a-t-il fait ? ... Mais, après tout, ça ne me regarde pas.