Encore du rouge
200?
Encore du rouge, du rouge à lèvres, pour faire bien pétasse.
Il s'appelle Sébastien. Il a atterri dans la même classe que moi au lycée. Ca me change de Thomas, grand chevelu mal rasé avec un air d'ermite sorti de sa grotte, ou de Pierre, mignon sans ses dread-locks, mais toujours aussi distant.
Sébastien, son goût du travestissement, s'il peut être apparenté à un goût du grotesque, a au moins le mérite d'annoncer la couleur. Quoique...
Encore du rouge, du rouge pour faire rougir les garçons comme moi.
Nicolas, Julien, Mathieu, Sébastien, les prénoms à la mode à l'époque de ma naissance.
Sébastien aurait-il préféré s'appeler Aurélie, Emilie ou Céline ? Non, je ne crois pas.
J'ai envie de lui dire : "Je te préfère sans perruque, avec tes cheveux très courts, mais si tu veux qu'on s'aime ainsi, ce sera ainsi, et comme tu veux... même si ça me ferait bizarre de me faire prendre par un travesti."
Le carnaval n'a pas sa place au lit. En dehors, égayer les jours moroses en enfilant des bas résille, pourquoi pas ?
Ma culotte de femme, je l'enfile sans pudeur sous ma jupe sous le regard amusé des copains.
L'homme que je suis ne fume pas, la femme que j'aurais été si. Faute de paquet sur moi, je taxe une clope à Mathieu. Allume ma blonde, chéri. J'enfume la pièce. Mes gambettes poilues font tache dans le tableau.
Passons du coq qui couve (je l'ai vu) à l'âne bâté.
Bernard Bonnet passe sous nos fenêtres (ça ne s'invente pas). Il est encore le préfet de Corse émérite qui a succédé à Claude Erignac. Je dis : "Il va bientôt devoir démissionner... Une histoire de paillotes."
On me demande : "Mais comment sais-tu cela ?"
Je réponds : "J'ai déjà vécu cette période. Je suis revenu plusieurs années en arrière et dois les revivre ces années." Revivre.
Encore du rouge.
Lucas tombé à nouveau du ciel comme précédemment ici ou là, aujourd'hui, hier ou demain.
Deux mille quelque chose. Il est assis à une table avec d'autres dont je n'ai bien entendu que faire.
Il ne me voit pas passer et repasser devant lui.
Après la dispersion du petit monde qui l'entourait, des intrus vite disparus, je m'approche de lui, ou plutôt je me vois m'approcher de lui.
Encore lui, encore moi, mêmes personnages, même histoire et même scène à rejouer.
Tantôt inquiets, tantôt impétueux, tantôt graves, tantôt légers ; tantôt chastes, tantôt lubriques...
Toujours cet amour inévitable.
Ce n'est pas tout à fait comme la dernière fois. Je n'ai pas tout oublié. J'ai fait des rêves pour deux, il ne les connaît pas. Il a peut-être fait lui aussi des rêves. En tout cas, en une fraction de seconde il se dit : c'est trop bête la vie est trop courte j'ai envie de lui il semble avoir envie de moi il est temps de nous aimer.
Il penche la tête, et vient m'embrasser. Un baiser rapide comme l'éclair qui change le cours de l'histoire entre nous, histoire banale jusque là. Et puis un flash. Voir dans la nuit deux corps enlacés, mains impudiques cherchant le chemin du plaisir...
***
2007 - un poème en vers, inspiré par un rêve, transformé en texte en prose - parce que la métrique et moi, ça fait deux.
"Sa peau laiteuse sous mes lèvres fondait. Le doux délice : ma bouche, mes longs baisers glissants sur sa peau blanche. Sentir plus que le sang battant. Des pores de la peau perlaient de minuscules gouttes de lait chaudes et amères que ma langue récoltait toutes pour les mener jusqu'à mon palais pour mieux les goûter sous ses yeux gris où je lisais l'étonnement. Laisse donc couler le désir. Ton corps tout entier, je le touchais à peine : juste ma joue contre ton ventre se gonflant et se dégonflant. A genoux, ma bouche sangsue sur son nombril, la première des cicatrices. J'étais à tes pieds repu. Tout au comble de son émoi les lèvres et les bras pendants, il se laissait faire. J'essayais de me relever mais mes mains glissaient sur tes jambes. Alors, comme une viole de gambe, ma tête tomba entre tes cuisses."
Sébastien.
PS : pour en revenir à Sébastien, personnage fantasmé, je n'ai pas choisi ce prénom par hasard. Il a un air de ressemblance avec le héros d'un film qui s'appelle Comme un frère. J'ai vu ce film au début du mois et c'est tout de même étonnant que ce prénom me soit revenu en mémoire d'autant plus que le héros se fait aussi appeler Zach.