Les naufragés
Inondation. A B., dans le gymnase du lycée, les victimes des intempéries ont trouvé refuge. La plupart - moi compris - ne peuvent rentrer à L. à cause des routes inondées. On parle heureusement de décrue.
J'ai pu trouver des vêtements secs pour remplacer ceux trempés par la pluie. Je suis sorti tout à l'heure, voir les dégâts de la tempête. Au gymnase, je retrouve mon frère resté au sec. D'autres, tels des naufragés, arrivent trempés jusqu'aux os.
Etrangement (ou pas), je pense à Lucas... Je pense pouvoir le retrouver... J'ai un tee-shirt qui pourrait lui aller. Il fait ma taille. En faisant une incursion dans le lycée, je croise des lycéens bloqués aussi. Je me dis que Lucas doit être là, commence à la chercher, avant de me rendre compte qu'il n'est plus au lycée, qu'il a eu son Bac en 200?, Bac littéraire, mention a. bien.
De retour au gymnase, je remarque une jeune fille couchée par terre et enveloppée dans une couverture ; seule la tête dépasse et je crois la reconnaître sans pouvoir mettre un nom sur son visage... Ne tremblant pas de froid, plutôt tétanisée, elle m'inspire en tout cas de la pitié. Je me penche et lui demande si elle a besoin d'un médecin. Elle ne répond pas, le visage reste totalement fermé. Dans un excès de tendresse, je m'agenouille, je lui caresse ses longs cheveux châtains clairs. "Comment vous appelez-vous ?" Elle reste muette, et après que je lui ai répété deux fois la question, elle détourne son regard de toute façon vide. Je me relève énervé. Si elle ne veut pas de mon aide, tant pis, devrais-je penser. Mais je sens que son mutisme est causé particulièrement par ma personne. Et je songe amèrement à la fatalité du fossé entre les femmes et moi.
Gare.
Tous les trains des dernières vingt-quatre heures ont été annulés. Mais des trains viennent d'être annoncés. Alors que j'achète un billet, le premier train arrive en gare. Je me précipite pour le prendre, il démarre déjà, mais j'arrive à ouvrir une porte (ce qui est normalement impossible)... mais pas à monter dans le train en marche, tandis que sur d'autres quais d'autres trains s'en vont ensemble sans moi.
La chef de gare informe ceux qui, comme moi, n'ont pas pu prendre à temps un train que c'étaient malheureusement les derniers trains de la journée, mais que des autocars de remplacement nous attendent devant la gare. Un autocar, ça ne me dit rien. Les autocars ne prennent pas la voie-express mais des routes secondaires, le trajet risque d'être compliqué donc long.
S'ensuit une prise de becs avec la chef de gare. "Pourquoi n'y a-t-il pas d'autres trains ? Pourquoi sont-ils tous partis en même temps ?". La réponse m'énerve davantage : "Les conducteurs sont fatigués, la journée a été dure". Ils n'ont pas travaillé de la journée ! La chef de gare s'enfuit sous les cailloux du ballast jetés par les non-voyageurs en colère.
Auto-stop.
Je rencontre devant la gare Damien, un ami qui lui aussi cherche à rentrer à L. Nous optons pour l'auto-stop et nous nous dirigeons vers la zone industrielle proche de la voie-express.
Alors que, près d'un croisement, nous cherchons sur un parking d'un magasin, un morceau de carton pour écrire dessus notre destination, un autocar se gare de l'autre côté de la rue . Après tout, on pourrait essayer l'autocar pour revenir à L. Mais encore faut-il que celui-ci aille où nous souhaitons. Le car semble arriver à son terminus, il ne reste plus qu'un passager, va-t-il repartir ou rentrer au dépôt ? La question devient vite sans importance. Sans savoir pourquoi, je reste planté sur le trottoir à regarder le passager que je regarde passer entre les sièges puis descendre de l'autocar. Il traverse la route, vient vers moi mais passe à côté de moi sans me regarder.
C'est un type petit et noiraud d'un âge indéterminé (entre 16 et 30 ans) et d'une origine toute aussi incertaine.
Je connais le désir physique qui m'attire vers un garçon. Mais là, ce n'est pas cela... Je ressens un besoin tout aussi fort de l'approcher sans en connaître la raison profonde.
Je ne lui laisse pas le temps de s'éloigner, je le rattrape, le dépasse, me met sur son passage, il tente de me contourner, je l'en empêche, et le fais reculer jusqu'au mur de la rue.
Tout près de lui, je ressens ce désir qu'il me manquait il y a trente secondes. Bien que petit de taille, il a des cuisses assez musclées... Mon regard doucement concupiscent doit lui faire croire que je veux le violer.
Il m'apparaît comme nerveux et agité mais ce n'est pas à cause de moi. Ce qui est touchant, c'est ce fond de détresse qui lui inspire cet état. Il ne ressemble à aucun garçon que j'ai rencontré.
Il y a chez lui une urgence. Il fait de nécessité vertu. Il peut se débrouiller tout seul, il n'a pas besoin de moi, mais, dans cette zone industrielle déserte à la tombée de la nuit, il est heureux de rencontrer quelqu'un et qui plus est un garçon comme moi.Et dire que si j'avais réussi à monter dans le train tout à l'heure, je ne l'aurais pas rencontré. De même, si j'avais un pris un autocar devant la gare ou si avec Damien nous avions tout de suite trouvé une voiture...
Alors qu'il pourrait le faire lui-même, il me demande d'allumer avec un briquet qu'il me passe le fin cigarillo qu'il vient de porter à sa bouche. Un fumeur de cigarillo, cela aussi le rend unique, mais, à vrai dire, je n'y pense pas, je suis suspendu à son regard, incapable de réfléchir à quoi que ce soit, assailli par des impressions trop diverses, à tel point que je ne vois même pas le cigarillo s'allumer et il faut qu'il me fasse signe de baisser le briquet.
Il me tient par l'émotion, un désir étrange pour ce garçon qui n'est pas mon type. L'intensité du moment monte de plusieurs crans lorsqu'il me saisit le poignet et me demande "Viens, allons quelque part" avec une grande fébrilité et sur le ton de la supplique comme si sa vie en dépendait... Comment refuser une invitation si pressante ?
Alors que je le suis, je me demande s'il n'est pas un "professionnel". Un zonard qui m'offre ses charmes au bord d'une route à la tombée de la nuit... Il faut que je le prévienne : je n'ai pas d'argent sur moi... Son désarroi qui m'a tant ému est peut-être parfaitement sincère et il peut en même temps me faire payer, par déformation professionnelle. La faille que j'ai lue en lui est peut-être due à son métier ou ce dernier est peut-être la conséquence de cette faille. En tout cas, il en sera pour ses frais, je plaiderai la bonne foi. Je suis maintenant trop excité pour ne pas le suivre.
En traversant la route avec lui, je vois Damien, que j'ai complètement oublié. S'il a suivi toute la scène, il doit avoir compris. Malgré tout, je vais vers lui et lui dis : "désolé, je vais devoir te laisser, il faut que j'aide ce type." Je ne précise pas la nature de l'aide, ne sachant vraiment mentir. Il ne doit pas être dupe. Mais ce serait trop long de lui expliquer pourquoi je l'abandonne pour m'en aller avec cet inconnu. Moi, même j'ai du mal à comprendre ce qui se passe.